Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/190

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transposé cet ordre ; car le regard de Mademoiselle Galley m’avoit vivement ému le cœur ; mais je n’osai rien dire & ce n’étoit pas à elle de le proposer. En marchant nous disions que la journée avoit tort de finir ; mais loin de nous plaindre qu’elle eût été courte, nous trouvâmes que nous avions eu le secret de la faire longue par tous les amusemens dont nous avions su la remplir.

Je les quittai à-peu-près au même endroit où elles m’avoient pris. Avec quel regret nous nous séparâmes ! avec quel plaisir nous projetâmes de nous revoir ! Douze heures passées ensemble nous valoient des siecles de familiarité. Le doux souvenir de cette journée ne coûtoit rien à ces aimables filles ; la tendre union qui régnoit entre nous trois valoit des plaisirs plus vifs & n’eût pu subsister avec eux : nous nous aimions sans mystere & sans honte & nous voulions nous aimer toujours ainsi. L’innocence des mœurs a sa volupté qui vaut bien l’autre, parce qu’elle n’a point d’intervalle & qu’elle agit continuellement. Pour moi je sais que la mémoire d’un si beau jour me touche plus, me charme plus, me revient plus au cœur que celle d’aucuns plaisirs que j’aye goûtés en ma vie. Je ne savois pas trop ce que je voulois à ces deux charmantes personnes, mais elles m’intéressoient beaucoup toutes deux. Je ne dis pas que si j’eusse été le maître de mes arrangemens, mon cœur se seroit partagé ; j’y sentois un peu de préférence. J’aurois fait mon bonheur d’avoir pour maîtresse Mademoiselle de G***

[Graffenried] , mais à choix je crois que je l’aurois mieux aimée pour confidente. Quoi qu’il en soit, il me sembloit en les quittant que je ne pouvois