Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/200

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pourroit faire de moi. J’ai su depuis qu’il eut de ma compagne de voyage une opinion bien injuste & bien éloignée de la vérité, mais du reste assez naturelle. Ma belle-mere, bonne femme, un peu mielleuse, fit semblant de vouloir me retenir à souper. Je ne restai point ; mais je leur dis que je comptois m’arrêter avec eux plus long-tems au retour & je leur laissai en dépôt mon petit paquet que j’avois fait venir par le bateau & dont j’étois embarrassé. Le lendemain je partis de bon matin, bien content d’avoir vu mon pere & d’avoir osé faire mon devoir.

Nous arrivâmes heureusement à Fribourg. Sur la fin du voyage les empressemens de Mademoiselle Merceret diminuerent un peu. Après notre arrivée elle ne me marqua plus que de la froideur, & son pere, qui ne nageoit pas dans l’opulence, ne me fit pas non plus un bien grand accueil : j’allai loger au cabaret. Je les fus voir le lendemain ; ils m’offrirent à dîné, je l’acceptai. Nous nous séparâmes sans pleurs, je retournai le soir à ma gargotte & je repartis le surlendemain de mon arrivée, sans trop savoir où j’avois dessein d’aller.

Voilà encore une circonstance de ma vie où la providence m’offroit précisément ce qu’il me falloit pour couler des jours heureux. La Merceret étoit une très-bonne fille, point brillante, point belle, mais point laide non plus ; peu vive, fort raisonnable, à quelques petites humeurs près, qui se passoient à pleurer & qui n’avoient jamais de suite orageuse. Elle avoit un vrai goût pour moi ; j’aurois pu l’épouser sans peine & suivre le métier de son pere. Mon goût pour la musique me l’auroit fait