Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/201

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aimer. Je me serois établi à Fribourg, petite ville peu jolie, mais peuplée de très-bonnes gens. J’aurois perdu sans doute de grands plaisirs ; mais j’aurois vécu en paix jusqu’à ma derniere heure, & je dois savoir mieux que personne qu’il n’y avoit pas à balancer sur ce marché.

Je revins, non pas à Nion, mais à Lausanne. Je voulois me rassasier de la vue de ce beau lac qu’on voit là dans sa plus grande étendue. La plupart de mes secrets motifs déterminans n’ont pas été plus solides. Des vues éloignées ont rarement assez de force pour me faire agir. L’incertitude de l’avenir m’a toujours fait regarder les projets de longue exécution comme des leurres de dupe. Je me livre à l’espoir comme un autre, pourvu qu’il ne me coûte rien à nourrir ; mais s’il faut prendre long-tems de la peine, je n’en suis plus. Le moindre petit plaisir qui s’offre à ma portée me tente plus que les joies du paradis. J’excepte pourtant le plaisir que la peine doit suivre : celui-là ne me tente pas, parce que je n’aime que des jouissances pures & que jamais on n’en a de telles quand on soit qu’on s’apprête un repentir.

J’avois grand besoin d’arriver en quelque lieu que ce fût & le plus proche étoit le mieux ; car m’étant égaré dans ma route je me trouvai le soir à Moudon, où je dépensai le peu qui me restoit, hors dix creutzer qui partirent le lendemain à la dînée, & arrivé le soir à un petit village auprès de Lausanne, j’y entrai dans un cabaret sans un sou pour payer ma couchée & sans savoir que devenir. J’avois grand’faim ; je fis bonne contenance & je demandai à souper comme si j’eusse eu de quoi bien payer. J’allai me coucher sans songer à rien,