Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/272

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pour tels, incapable de vengeance & de haine & ne concevant pas même qu’il y eût le moindre mérite à pardonner. Enfin pour revenir à ce qu’elle avoit de moins excusable, sans estimer ses faveurs ce qu’elles valoient, elle n’en fit jamais un vil commerce ; elle les prodiguoit, mais elle ne les vendoit pas, quoiqu’elle fût sans cesse aux expédiens pour vivre & j’ose dire que si Socrate put estimer Aspasie, il eût respecté Madame de Warens.

Je sais d’avance qu’en lui donnant un caractere sensible & un tempérament froid, je serai accusé de contradiction comme à l’ordinaire & avec autant de raison. Il se peut que la nature ait eu tort & que cette combinaison n’ait pas dû être ; je sais seulement qu’elle a été. Tous ceux qui ont connu Madame de Warens & dont un si grand nombre existe encore, ont pu savoir qu’elle étoit ainsi. J’ose même ajouter qu’elle n’a connu qu’un seul vrai plaisir au monde ; c’étoit d’en faire à ceux qu’elle aimoit. Toutefois permis à chacun d’argumenter là-dessus tout à son aise & de prouver doctement que cela n’est pas vrai. Ma fonction est de dire la vérité, mais non pas de la faire croire.

J’appris peu-à-peu tout ce que je viens de dire dans les entretiens qui suivirent notre union & qui seuls la rendirent délicieuse. Elle avoit eu raison d’espérer que sa complaisance me seroit utile ; j’en tirai pour mon instruction de grands avantages. Elle m’avoit jusqu’alors parlé de moi seul comme à un enfant. Elle commença de me traiter en homme & me parla d’elle. Tout ce qu’elle me disoit m’étoit si intéressant, je m’en sentois si touché que, me repliant sur moi-même, j’appliquois