Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/284

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que je serois en état d’en tirer parti j’allois devenir un homme célebre, un Orphée moderne dont les sons devoient attirer tout l’argent du Pérou. Ce dont il s’agissoit pour moi, commençant à lire passablement la musique, étoit d’apprendre la composition. La difficulté étoit de trouver quelqu’un pour me l’enseigner ; car avec mon Rameau seul je n’espérois pas y parvenir par moi-même & depuis le départ de M. le Maître, il n’y avoit personne en Savoye qui entendît rien à l’harmonie.

Ici l’on va voir encore une de ces inconséquences dont ma vie est remplie & qui m’ont fait si souvent aller contre mon but, lors même que j’y pensois tendre directement. Venture m’avoit beaucoup parlé de l’abbé Blanchard son maître de composition, homme de mérite & d’un grand talent, qui pour lors étoit maître de musique de la cathédrale de Besançon & qui l’est maintenant de la chapelle de Versailles. Je me mis en tête d’aller à Besançon prendre leçon de l’abbé Blanchard & cette idée me parut si raisonnable que je parvins à la faire trouver telle à Maman. La voilà travaillant à mon petit équipage & cela avec la profusion qu’elle mettoit à toute chose. Ainsi toujours avec le projet de prévenir une banqueroute & de réparer dans l’avenir l’ouvrage de sa dissipation, je commençai dans le moment même par lui causer une dépense de huit cens francs : j’accélérois sa ruine pour me mettre en état d’y remédier. Quelque folle que fût cette conduite, l’illusion étoit entiere de ma part & même de la sienne. Nous étions persuadés l’un & l’autre, moi que je travaillois utilement pour elle, elle que je travaillois utilement pour moi.