Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/303

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direz-vous ! & je n’y en ai pas employé peu. Je ne finis ce premier essai que quand je n’eus plus la force de continuer. Quand j’allai me montrer sortant de ma chambre j’avois l’air d’un déterré & suivant le même train je n’aurois pas resté déterré long-tems. On conviendra qu’il est difficile & sur-tout dans l’ardeur de la jeunesse, qu’une pareille tête laisse toujours le corps en santé.

L’altération de la mienne agit sur mon humeur & tempéra l’ardeur de mes fantaisies. Me sentant affoiblir je devins plus tranquille & perdis un peu la fureur des voyages. Plus sédentaire, je fus pris, non de l’ennui, mais de la mélancolie ; les vapeurs succéderent aux passions ; ma langueur devint tristesse ; je pleurois & soupirois à propos de rien ; je sentois la vie m’échapper sans l’avoir goûtée ; je gémissois sur l’état où je laissois ma pauvre Maman, sur celui où je la voyois prête à tomber ; je puis dire que la quitter & la laisser à plaindre étoit mon unique regret. Enfin je tombai tout-à-fait malade. Elle me soigna comme jamais mere n’a soigné son enfant & cela lui fit du bien à elle-même, en faisant diversion aux projets & tenant écartés les projeteurs. Quelle douce mort, si alors elle fût venue ! Si j’avois peu goûté les biens de la vie, j’en avois peu senti les malheurs. Mon ame paisible pouvoit partir sans le sentiment cruel de l’injustice des hommes qui empoisonne la vie & la mort. J’avois la consolation de me survivre dans la meilleure moitié de moi-même ; c’étoit à peine mourir. Sans les inquiétudes que j’avois sur son sort je serois mort comme j’aurois pu m’endormir & ces inquiétudes mêmes avoient un objet affectueux & tendre qui en tempéroit