Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/316

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lui disoit-elle, je veux toujours l’être ; j’adopte de toutes les puissances de mon ame les décisions de la Sainte Mere Eglise. Je ne suis pas maîtresse de ma foi, mais je le suis de ma volonté. Je la soumets sans réserve & je veux tout croire. Que me demandez-vous de plus ?

Quand il n’y auroit point eu de morale chrétienne, je crois qu’elle l’auroit suivie, tant elle s’adaptoit bien à son caractere. Elle faisoit tout ce qui étoit ordonné, mais elle l’eût fait de même quand il n’auroit pas été ordonné. Dans les choses indifférentes elle aimoit à obéir, s’il ne lui eût pas été permis, prescrit même de faire gras, elle auroit fait maigre entre Dieu & elle, sans que la prudence eût eu besoin d’y entrer pour rien. Mais toute cette morale étoit subordonnée aux principes de M. de Tavel, ou plutôt elle prétendoit n’y rien voir de contraire. Elle eût couché tous les jours avec vingt hommes en repos de conscience & sans même en avoir plus de scrupule que de desir. Je sais que force dévotes ne sont pas sur ce point plus scrupuleuses, mais la différence est qu’elles sont séduites par leurs passions & qu’elle ne l’étoit que par ses sophismes. Dans les conversations les plus touchantes & j’ose dire les plus édifiantes elle fût tombée sur ce point sans changer ni d’air ni de ton, sans se croire en contradiction avec elle-même. Elle l’eût même interrompue au besoin pour le fait & puis l’eût reprise avec la même sérénité qu’auparavant ; tant elle étoit intimement persuadée que tout cela n’étoit qu’une maxime de police sociale, dont toute personne sensée pouvoit faire l’interprétation, l’application, l’exception, selon l’esprit de la chose, sans le moindre risque d’offenser Dieu.