Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/317

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Quoique sur ce point je ne fusse assurément pas de son avis, j’avoue que je n’osois le combattre, honteux du rôle peu galant qu’il m’eût fallu faire pour cela. J’aurois bien cherché d’établir la regle pour les autres en tâchant de m’en excepter ; mais outre que son tempérament prévenoit assez l’abus de ses principes, je sais qu’elle n’étoit pas femme à prendre le change & que réclamer l’exception pour moi c’étoit la lui laisser pour tous ceux qu’il lui plairoit. Au reste, je compte ici par occasion cette inconséquence avec les autres, quoi qu’elle ait eu toujours peu d’effet dans sa conduite & qu’alors elle n’en eût point du tout ; mais j’ai promis d’exposer fidellement ses principes & je veux tenir cet engagement : je reviens à moi.

Trouvant en elle toutes les maximes dont j’avois besoin pour garantir mon ame des terreurs de la mort & de ses suites, je puisois avec sécurité dans cette source de confiance. Je m’attachois à elle plus que je n’avois jamais fait ; j’aurois voulu transporter tout en elle ma vie que je sentois prête à m’abandonner. De ce redoublement d’attachement pour elle, de la persuasion qu’il me restoit peu de tans à vivre, de ma profonde sécurité sur mon sort à venir, résultoit un état habituel très-calme & sensuel même, en ce qu’amortissant toutes les passions qui portent au loin nos craintes & nos espérances, il me laissoit jouir sans inquiétude & sans trouble du peu de jours qui m’étoient laissés. Une chose contribuoit à les rendre plus agréables ; c’étoit le soin de nourrir son goût pour la campagne par tous les amusemens que j’y pouvois rassembler. En lui faisant aimer son jardin, sa basse-cour, ses pigeons, ses vaches, je m’affectionnois moi-même à tout cela,