Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/338

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Ainsi coulerent mes jours heureux & d’autant plus heureux que n’appercevant rien qui les dût troubler, je n’envisageois en effet leur fin qu’avec la mienne. Ce n’étoit pas que la source de mes soucis fût absolument tarie ; mais je lui voyois prendre un autre cours que je dirigeois de mon mieux sur des objets utiles, afin qu’elle portât son remede avec elle. Maman aimoit naturellement la campagne & ce goût ne s’attiédissoit pas avec moi. Peu-à-peu elle prit celui des soins champêtres ; elle aimoit à faire valoir les terres & elle avoit sur cela des connoissances dont elle faisoit usage avec plaisir. Non contente de ce qui dépendoit de la maison qu’elle avoit prise, elle louoit tantôt un champ, tantôt un pré. Enfin portant son humeur entreprenante sur des objets d’agriculture, au lieu de rester oisive dans sa maison, elle prenoit le train de devenir bientôt une grosse fermiere. Je n’aimois pas trop à la voir ainsi s’étendre & je m’y opposois tant que je pouvois ; bien sûr qu’elle seroit toujours trompée & que son humeur libérale & prodigue porteroit toujours la dépense au-delà du produit. Toutefois je me consolois en pensant que ce produit du moins ne seroit pas nul & lui aideroit à vivre. De toutes les entreprises qu’elle pouvoit former, celle-là me paroissoit la moins ruineuse & sans y envisager comme elle un objet de profit, j’y envisageois une occupation continuelle qui la garantiroit des mauvaises affaires & des escrocs. Dans cette idée je desirois ardemment de recouvrer autant de force & de santé qu’il m’en falloit pour veiller à ses affaires, pour être piqueur de ses ouvriers ou son premier ouvrier, & naturellement l’exercice que cela me faisoit faire, m’arrachant