Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/346

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bontés de la Dame, si par un travers d’esprit dont moi seul étois capable, je ne m’étois imaginé qu’ils s’entendoient pour me persifler. Cette sotte idée acheva de me renverser la tête & me fit faire le plus plat personnage, dans une situation où, mon cœur étant réellement pris m’en pouvoit dicter un assez brillant. Je ne conçois pas comment Madame N***.

[Larnage] ne se rebuta pas de ma maussaderie & ne me congédia pas avec le dernier mépris. Mais c’étoit une femme d’esprit qui savoit discerner son monde & qui voyoit bien qu’il y avoit plus de bêtise que de tiédeur dans mes procédés.

Elle parvint enfin à se faire entendre & ce ne fut pas sans peine. À Valence nous étions arrivés pour dîné & selon notre louable coutume nous y passâmes le reste du jour. Nous étions logés hors de la ville à St. Jaques, je me souviendrai toujours de cette auberge ainsi que de la chambre que Madame N***.

[Larnage] y occupoit. Après le dîné elle voulut se promener ; elle savoit que le Marquis n’étoit pas allant : c’étoit le moyen de se ménager un tête-à-tête dont elle avoit bien résolu de tirer parti ; car il n’y avoit plus de tans à perdre pour en avoir à mettre à profit. Nous nous promenions autour de la ville, le long des fossés. Là je repris la longue histoire de mes complaintes, auxquelles elle répondoit d’un ton si tendre, me pressant quelquefois contre son cœur le bras qu’elle tenoit, qu’il falloit une stupidité pareille à la mienne pour m’empêcher de vérifier si elle parloit sérieusement. Ce qu’il y avoit d’impayable étoit que j’étois moi-même excessivement ému. J’ai dit qu’elle étoit aimable ; l’amour la rendoit charmante ; il lui rendoit tout l’éclat de la premiere