Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/348

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non plus ni laide ni vieille, elle n’avoit rien dans sa figure qui empêchât son esprit & ses grâces de faire tout leur effet. Tout au contraire des autres femmes, ce qu’elle avoit de moins frais étoit le visage & je crois que le rouge le lui avoit gâté. Elle avoit ses raisons pour être facile ; c’étoit le moyen de valoir tout son prix. On pouvoit la voir sans l’aimer, mais non pas la posséder sans l’adorer, & cela prouve, ce me semble, qu’elle n’étoit pas toujours aussi prodigue de ses bontés qu’elle le fut avec moi. Elle s’étoit prise d’un goût trop prompt & trop vif pour être excusable, mais où le cœur entroit du moins autant que les sens, durant le tans court & délicieux que je passai auprès d’elle, j’eus lieu de croire aux ménagemens forcés qu’elle m’imposoit, que quoique sensuelle & voluptueuse elle aimoit encore mieux ma santé que ses plaisirs.

Notre intelligence n’échappa pas au Marquis. Il n’en tiroit pas moins sur moi : au contraire il me traitoit plus que jamais en pauvre amoureux transi, martyr des rigueurs de sa Dame. Il ne lui échappa jamais un mot, un sourire, un regard qui pût me faire soupçonner qu’il nous eût devinés, je l’aurois cru notre dupe, si Madame N***.

[Larnage] qui voyoit mieux que moi ne m’eût dit qu’il ne l’étoit pas, mais qu’il étoit galant homme ; en effet on ne sauroit avoir des attentions plus honnêtes, ni se comporter plus poliment qu’il fit toujours même envers moi, sauf ses plaisanteries, sur-tout depuis mon succès : il m’en attribuoit l’honneur peut-être & me supposoit moins sot que je ne l’avois paru ; il se trompoit comme on a vu, mais n’importe ; je profitois de son