Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/349

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erreur, il est vrai qu’alors les rieurs étant pour moi je prêtois le flanc de bon cœur & d’assez bonne grace à ses épigrammes & j’y ripostois quelquefois même assez heureusement, tout fier de me faire honneur auprès de Madame de N***.

[Larnage] de l’esprit qu’elle m’avoit donné. Je n’étois plus le même homme.

Nous étions dans un pays & dans une saison de bonne chere. Nous la faisions par-tout excellente, grace aux bons soins du Marquis. Je me serois pourtant passé qu’il les étendît jusqu’à nos chambres ; mais il envoyoit devant son laquais pour les retenir, & le coquin, soit de son chef, soit par l’ordre de son maître, le logeoit toujours à côté de Madame N***.

[Larnage] & me fourroit à l’autre bout de la maison ; mais cela ne m’embarrassoit gueres & nos rendez-vous n’en étoient que plus piquans. Cette vie délicieuse dura quatre ou cinq jours pendant lesquels je m’enivrai des plus douces voluptés. Je les goûtai pures, vives, sans aucun mélange de peines ; ce sont les premieres & les seules que j’aye ainsi goûtées, & je puis dire que je dois à Madame N***.

[Larnage] de ne pas mourir sans avoir connu le plaisir.

Si ce que je sentois pour elle n’étoit pas précisément de l’amour, c’étoit du moins un retour si tendre pour celui qu’elle me témoignoit, c’étoit une sensualité si brûlante dans le plaisir & une intimité si douce dans les entretiens, qu’elle avoit tout le charme de la passion sans en avoir le délire, qui tourne la tête & fait qu’on ne soit pas jouir. Je n’ai jamais senti l’amour vrai qu’une seule fois en ma vie & ce ne fut pas auprès d’elle. Je ne l’aimois pas non plus comme j’avois