Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/350

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


aimé & comme j’aimois Madame de Warens ; mais c’étoit pour cela même que je la possédois cent fois mieux. Près de Maman, mon plaisir étoit toujours troublé par un sentiment de tristesse, par un secret serrement de cœur que je ne surmontois pas sans peine ; au lieu de me féliciter de la posséder, je me reprochois de l’avilir. Près de Madame N***.

[Larnage] au contraire, fier d’être homme & d’être heureux, je me livrois à mes sens avec joie, avec confiance, je partageois l’impression que je faisois sur les siens ; j’étois assez à moi pour contempler avec autant de vanité que de volupté mon triomphe & pour tirer de-là de quoi le redoubler.

Je ne me souviens pas de l’endroit où nous quitta le Marquis qui étoit du pays ; mais nous nous trouvâmes seuls avant d’arriver à Montélimar & dès-lors Madame N***.

[Larnage] établit sa femme-de-chambre dans ma chaise & je passai dans la sienne avec elle. Je puis assurer que la route ne nous ennuyoit pas de cette maniere & j’aurois eu bien de la peine à dire comment le pays que nous parcourions étoit fait. À Montelimar elle eut des affaires qui l’y retinrent trois jours, durant lesquels elle ne me quitta pourtant qu’un quart-d’heure pour une visite qui lui attira des importunités désolantes & des invitations qu’elle n’eut garde d’accepter. Elle prétexta des incommodités qui ne nous empêcherent pourtant pas d’aller nous promener tous les jours tête-à-tête dans le plus beau pays & sous le plus beau ciel du monde. Oh, ces trois jours ! j’ai dû les regretter quelquefois ; il n’en est plus revenu de semblables.

Des amours de voyage ne sont pas faits pour durer. Il