Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/409

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surdité, le besoin toujours croissant d’un autre bien que la gloriole littéraire dont à peine la vapeur m’avoit atteint que j’en étois déjà dégoûté, le desir enfin de tracer pour le reste de ma carriere une route moins incertaine que celle dans laquelle j’en venois de passer la plus elle moitié, tout m’obligeoit à cette grande revue dont je sentois depuis long-tems le besoin. Je l’entrepris donc, & je ne négligeai rien de ce qui dépendoit de moi pour bien exécuter cette entreprise.

C’est de cette époque que je puis dater mon entier renoncement au monde, & ce goût vif pour la solitude, qui ne m’a plus quitté depuis ce temps-là. L’ouvrage que j’entreprenois ne pouvoit s’exécuter que dans une retraite absolue ; il demandoit de longues & paisibles méditations que le tumulte de la société ne souffre pas. Cela me força de prendre pour un tems une autre maniere de vivre dont ensuite je me trouvai si bien, que ne l’ayant interrompue depuis lors que par force & pour peu d’instans, je l’ai reprise de tout mon cœur & m’y suis borné sans peine, aussi-tôt que je l’ai pu, & quand ensuite les hommes m’ont réduit à vivre seul, j’ai trouvé qu’en me séquestrant pour me rendre misérable, ils avoient plus fait pour mon bonheur que je n’avois su faire moi-même.

Je me livrai au travail que j’avois entrepris avec un zele proportionné, & à l’importance de la chose & au besoin que je sentois en avoir. Je vivois alors avec des philosophes modernes qui ne ressembloient gueres aux anciens : au lieu de lever mes doutes & de fixer mes irrésolutions, ils