Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/410

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avoient ébranlé toutes les certitudes que je croyois avoir sur les points qu’il m’importoit le plus de connoître : car, ardents missionnaires d’athéïsme, & très-impérieux dogmatiques, ils n’enduroient point sans colere, que sur quelque point que ce pût être, on osât penser autrement qu’eux. Je m’étois défendu souvent assez foiblement par haine pour la dispute, & par peu de talent pour la soutenir ; mais jamais je n’adoptai leur désolante doctrine, & cette résistance, à des hommes aussi intolérans, qui d’ailleurs avoient leurs vues, ne fut pas une des moindres causes qui attiserent leur animosité.

Ils ne m’avoient pas persuadé, mais ils m’avoient inquiété. Leurs argumens m’avoient ébranlé, sans m’avoir jamais convaincu ; je n’y trouvois point de bonne réponse, mais je sentois qu’il y en devoit avoir. Je m’accusois moins d’erreur, que d’ineptie, & mon cœur leur répondoit mieux que ma raison.

Je me dis enfin ; me laisserai-je éternellement ballotter par les sophismes des mieux disans, dont je ne suis pas même sûr que les opinions qu’ils prêchent & qu’ils ont tant d’ardeur à faire adopter aux autres soient bien les leurs à eux-mêmes ? Leurs passions, qui gouvernent leur doctrine, leur intérêt de faire croire ceci ou cela, rendent impossible à pénétrer ce qu’ils croient eux-mêmes. Peut-on chercher de la bonne foi dans des chefs de parti ? Leur philosophie est pour les autres ; il m’en faudroit une pour moi. Cherchons-la de toutes mes forces tandis qu’il est tems encore, afin d’avoir une regle fixe de conduite pour le reste de mes jours. Me voilà dans la maturité de l’âge, dans toute la force de l’entendement. Déjà je touche au déclin. Si j’at-