Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/468

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que ce fût le jugement des hommes, & pour croire aucune chose sur la foi d’autrui.

Si ma figure & mes traits étoient aussi parfaitement inconnus aux hommes que le sont mon caractère & mon naturel, je vivrois encore sans peine au milieu d’eux. Leur société même pourroit me plaire tant que je leur serois parfaitement étranger. Livré sans contrainte à mes inclinations naturelles, je les aimerois encore s’ils ne s’occupoient jamais de moi. J’exercerois sur eux une bienveillance universelle & parfaitement désintéressée : mais sans former jamais d’attachement particulier, & sans porter le joug d’aucun devoir, je ferois envers eux librement & de moi-même tout ce qu’ils ont tant de peine à faire incités par leur amour-propre & contraints par toutes leurs lois.

Si j’étois resté libre, obscur, isolé, comme j’étois fait pour l’être, je n’aurois fait que du bien : car je n’ai dans le cœur le germe d’aucune passion nuisible. Si j’eusse été invisible & tout-puissant comme Dieu, j’aurois été bienfaisant & bon comme lui. C’est la force & la liberté qui font les excellents hommes. La faiblesse & l’esclavage n’ont jamais fait que des méchants. Si j’eusse été possesseur de l’anneau de Gygès, il m’eût tiré de la dépendance des hommes & les eût mis dans la mienne. Je me suis souvent demandé, dans mes châteaux en Espagne, quel usage j’aurois fait de cet anneau ; car c’est bien là que la tentation d’abuser doit être près du pouvoir. Maître de contenter mes desirs, pouvant tout sans pouvoir être trompé par personne, qu’aurois-je pu desirer avec quelque suite ? Une seule chose : c’eût été de voir tous les cœurs contents. L’aspect