Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/469

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de la félicité publique eût pu seul toucher mon cœur d’un sentiment permanent, & l’ardent desir d’y concourir eût été ma plus constante passion. Toujours juste sans partialité & toujours bon sans foiblesse, je me serois également garanti des méfiances aveugles & des haines implacables ; parce que, voyant les hommes tels qu’ils sont & lisant aisément au fond de leurs cœurs, j’en aurois peu trouvé d’assez aimables pour mériter toutes mes affections, peu d’assez odieux pour mériter toute ma haine, & que leur méchanceté même m’eût disposé à les plaindre par la connaissance certaine du mal qu’ils se font à eux-mêmes en voulant en faire à autrui. Peut-être aurois-je eu dans des momens de gaieté l’enfantillage d’opérer quelquefois des prodiges : mais parfaitement désintéressé pour moi-même & n’ayant pour loi que mes inclinations naturelles, sur quelques actes de justice sévère j’en aurois fait mille de clémence & d’équité. Ministre de la Providence & dispensateur de ses lois selon mon pouvoir, j’aurois fait des miracles plus sages & plus utiles que ceux de la légende dorée & du tombeau de Saint-Médard.

Il n’y a qu’un seul point sur lequel la faculté de pénétrer partout invisible m’eût pu faire chercher des tentations auxquelles j’aurois mal résisté, & une fois entré dans ces voies d’égarement, où n’eussé-je point été conduit par elles ? Ce seroit bien mal connoître la nature & moi-même que de me flatter que ces facilités ne m’auroient point séduit, ou que la raison m’auroit arrêté dans cette fatale pente. Sûr de moi sur tout autre article j’étois perdu par celui-là seul. Celui que sa puissance met au-dessus de l’homme doit être au-dessus des foiblesses de l’huma-