Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/479

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laissoit penser à la fièvre, à la pierre, à la goutte & au mal caduc. Du reste je ne disputerai point aux végétaux les grandes vertus qu’on leur attribue ; je dirai seulement qu’en supposant ces vertus réelles, c’est malice pure aux malades de continuer à l’être ; car de tant de maladies que les hommes se donnent il n’y en a pas une seule dont vingt sortes d’herbes ne guérissent radicalement.

Ces tournures d’esprit qui rapportent toujours tout à notre intérêt matériel, qui font chercher partout du profit ou des remèdes, & qui feroient regarder avec indifférence toute la nature si l’on se portoit toujours bien, n’ont jamais été les miennes. Je me sens là-dessus tout à rebours des autres hommes : tout ce qui tient au sentiment de mes besoins attriste & gâte mes pensées, & jamais je n’ai trouvé de vrai charme aux plaisirs de l’esprit qu’en perdant tout à fait de vue l’intérêt de mon corps. Ainsi quand même je croirois à la médecine, quand même ses remèdes seroient agréables, je trouverois jamais à m’en occuper ces délices que donne une contemplation pure & désintéressée & mon ame ne sauroit s’exalter & planer sur la nature, tant que je la sens tenir aux liens de mon corps. D’ailleurs sans avoir eu jamais grande constance à la médecine, j’en ai eu beaucoup à des médecins que j’estimais, que j’aimais, & à qui je laissais gouverner ma carcasse avec pleine autorité. Quinze ans d’expérience m’ont instruit à mes dépens ; rentré maintenant sous les seules lois de la nature, j’ai repris par elle ma premiere santé. Quand les médecins n’auroient point contre moi d’autres griefs, qui pourroit s’étonner de leur haine ? Je suis la preuve vivante de la vanité de tout art & de l’inutilité de leurs soins.