Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/488

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répete & se multiplie. Surpris & curieux je me leve, je perce à travers un fourré de broussailles du côté d’où venoit le bruit, & dans une combe à vingt pas du lieu même où je croyois être parvenu le premier j’aperçois une manufacture de bas.

Je ne saurois exprimer l’agitation confuse & contradictoire que je sentis dans mon cœur à cette découverte. Mon premier mouvement fut un sentiment de joie de me retrouver parmi des humains où je m’étois cru totalement seul. Mais ce mouvement plus rapide que l’éclair, fit bientôt place à un sentiment douloureux plus durable, comme ne pouvant dans les antres mêmes des Alpes échapper aux cruelles mains des hommes, acharnés à me tourmenter. Car j’étois bien sûr qu’il n’y avoit peut- être pas deux hommes dans cette fabrique qui se fussent initiés dans le complot dont le prédicant Montmollin s’étoit fait le chef, & qui tiroit de plus loin ses premiers mobiles. Je me hâtai d’écarter cette triste idée & je finis par rire en moi-même & de ma vanité puérile & de la maniere comique dont j’en avois été puni.

Mais en effet qui jamais eût dû s’attendre à trouver une manufacture dans un précipice ! Il n’y que la Suisse au monde qui présente ce mélange de la nature sauvage & de l’industrie humaine. La Suisse entiere n’est pour ainsi dire qu’une grande ville dont les rues, larges & longues plus que celle de Saint-Antoine, sont semées de forêts, coupées de montagnes, & dont les maisons éparses & isolées ne communiquent entre elles que par des jardins anglais. Je me rappelai à ce sujet une autre herborisation que du Peyrou, d’Escherny, le colonel Pury, le justicier Clerc & moi avions faite il y avoit quelque