Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/494

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que mon imagination tarie & mes idées éteintes ne fournissent plus d’alimens à mon cœur. Mon ame offusquée, obstruée par mes organes, s’affaisse de jour en jour & sous le poids de ces lourdes masses n’a plus assez de vigueur pour s’élancer comme autrefois hors de sa vieille enveloppe.

C’est à ce retour sur nous-mêmes que nous force l’adversité, & c’est peut-être là ce qui la rend le plus insupportable à la plupart des hommes. Pour moi qui ne trouve à me reprocher que des fautes, j’en accuse ma foiblesse & je me console ; car jamais mal prémédité n’approcha de mon cœur.

Cependant, à moins d’être stupide, comment contempler un moment ma situation sans la voir aussi horrible qu’ils l’ont rendue, & sans périr de douleur & de désespoir ? Loin de cela, moi le plus sensible des êtres, je la contemple & ne m’en émeus pas, & sans combats, sans efforts sur moi- même, je me vois presque avec indifférence dans un état dont nul autre homme peut-être ne supporteroit l’aspect sans effroi.

Comment en suis-je venu là ? Car j’étois bien loin de cette disposition paisible au premier soupçon du complot dont j’étois enlacé depuis long-tems sans m’en être aucunement aperçu. Cette découverte nouvelle me bouleversa. L’infamie & la trahison me surprirent au dépourvu. Quelle ame honnête est préparée à de tels genres de peines ? Il faudroit les mériter pour les prévoir. Je tombai dans tous les pièges qu’on creusa sous mes pas, l’indignation, la fureur, le délire s’emparerent de moi, je perdis la tramontane. Ma tête se bouleversa, & dans les ténebres horribles où l’on n’a cessé de