Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/516

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ration il y eut des disputes qu’on porta devant mon tribunal, & ces petites filles venant plaider tour à tour leur cause me donnerent occasion de remarquer que, quoiqu’il n’y en eût aucune de jolie, la gentillesse de quelques-unes faisoit oublier leur laideur.

Nous nous quittâmes enfin très-contents les uns des autres, & cet après-midi fut un de ceux de ma vie dont je me rappelle le souvenir avec le plus de satisfaction. La fête au reste ne fut pas ruineuse, pour trente sous qu’il m’en coûta tout au plus, il y eut pour plus de cent écus de contentement. Tant il est vrai que le vrai plaisir ne se mesure pas sur la dépense & que la joie est plus amie des liards que des louis. Je suis revenu plusieurs fois à la même place à la même heure, espérant d’y rencontrer encore la petite troupe, mais cela n’est plus arrivé.

Ceci me rappelle un autre amusement à peu près de même espèce dont le souvenir m’est resté de beaucoup plus loin. C’étoit dans le malheureux tems où, faufilé parmi les riches & les gens de lettres, j’étois quelquefois réduit à partager leurs tristes plaisirs. J’étois à la Chevrette au tems de la fête du maître de la maison ; toute sa famille s’étoit réunie pour la célébrer, & tout l’éclat des plaisirs bruyans fut mis en œuvre pour cet effet. Spectacles, festins, feux d’artifice, rien ne fut épargné. L’on n’avoit pas le tems de prendre haleine & l’on s’étourdissoit au lieu de s’amuser. Après le dîner on alla prendre l’air dans l’avenue où se tenoit une espèce de foire. On dansait, les messieurs daignerent danser avec les paysannes, mais les dames garderent leur dignité. On vendoit là des