Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/53

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à l’être. Je trouvois que voler & être battu alloient ensemble & constituoient en quelque sorte un état & qu’en remplissant la partie de cet état qui dépendoit de moi, je pouvois laisser le soin de l’autre à mon maître. Sur cette idée je me mis à voler plus tranquillement qu’auparavant. Je me disois ; qu’en arrivera-t-il enfin ? Je serai battu. Soit : je suis fait pour l’être.

J’aime à manger sans être avide ; je suis sensuel & non pas gourmand. Trop d’autres goûts me distraisent de celui-là. Je ne me suis jamais occupé de ma bouche que quand mon cœur étoit oisif, & cela m’est si rarement arrivé dans ma vie que je n’ai gueres eu le tems de songer aux bons morceaux. Voilà pourquoi je ne bornai pas long-tems ma friponnerie au comestible, je l’étendis bientôt à tout ce qui me tentoit, & si je ne devins pas un voleur en forme, c’est que je n’ai jamais été beaucoup tenté d’argent. Dans le cabinet commun mon maître avoit un autre cabinet à part, qui fermoit à clef ; je trouvai le moyen d’en ouvrir la porte & de la refermer sans qu’il y parût. Là je mettois à contribution ses bons outils, ses meilleurs dessins, ses empreintes, tout ce qui me faisoit envie & qu’il affectoit d’éloigner de moi. Dans le fond ces vols étoient bien innocents, puisqu’ils n’étoient faits que pour être employés à son service ; mais j’étois transporté de joie d’avoir ces bagatelles en mon pouvoir ; je croyois voler le talent avec ses productions. Du reste il y avoit dans des boîtes des recoupes d’or & d’argent, de petits bijoux, des pieces de prix, de la monnoie. Quand j’avois quatre ou cinq sous dans ma poche, c’étoit beaucoup ; cependant loin de toucher à rien de tout cela, je ne me souviens pas même d’y avoir jetté de ma