Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/55

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si l’on me regarde je suis décontenancé. Quand je me passionne, je sais trouver quelquefois ce que j’ai à dire ; mais dans les entretiens ordinaires je ne trouve rien, rien du tout ; ils me sont insupportables par cela seul que je suis obligé de parler.

Ajoutez qu’aucun de mes goûts dominans ne consiste en choses qui s’achetent. Il ne me faut que des plaisirs purs & l’argent les empoisonne tous. J’aime, par exemple, ceux de la table ; mais ne pouvant souffrir, ni la gêne de la bonne compagnie, ni la crapule du cabaret, je ne puis les goûter qu’avec un ami, car seul, cela ne m’est pas possible : mon imagination s’occupe alors d’autre chose & je n’ai pas le plaisir de manger. Si mon sang allumé me demande des femmes, mon cœur ému me demande encore plus de l’amour. Des femmes à prix d’argent perdroient pour moi tous leurs charmes ; je doute même s’il seroit en moi d’en profiter. Il en est ainsi de tous les plaisirs à ma portée : s’ils ne sont gratuits je les trouve insipides. J’aime les seuls biens qui ne sont à personne qu’au premier qui soit les goûter.

Jamais l’argent ne me parut une chose aussi précieuse qu’on la trouve. Bien plus ; il ne m’a même jamais paru fort commode ; il n’est bon à rien par lui-même ; il faut le transformer pour en jouir ; il faut acheter, marchander, souvent être dupe, bien payer, être mal servi. Je voudrois une chose bonne dans sa qualité : avec mon argent je suis sûr de l’avoir mauvaise. J’achete cher un œuf frais, il est vieux ; un beau fruit, il est verd ; une fille, elle est gâtée. J’aime le bon vin, mais où en prendre ? Chez un marchand de vin ? Comme que je fasse il