Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/67

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sécurité dans le vaste espace du monde ; mon mérite alloit le remplir ; à chaque pas j’allois trouver des festins, des trésors, des aventures, des amis prêts à me servir, des maîtresses empressées à me plaire : en me montrant j’allois occuper de moi l’univers ; non pas pourtant l’univers tout entier ; je l’en dispensois en quelque sorte, il ne m’en falloit pas tant. Une société charmante me suffisoit sans m’embarrasser du reste. Ma modération m’inscrivoit dans une sphere étroite mais délicieusement choisie, où j’étois assuré de régner. Un seul château bornoit mon ambition. Favori du seigneur & de la dame, amant de la demoiselle, ami du frere & protecteur des voisins, j’étois content ; il ne m’en falloit pas davantage.

En attendant ce modeste avenir, j’errai quelques jours autour de la ville, logeant chez des paysans de ma connoissance, qui tous me reçurent avec plus de bonté que n’auroient fait des urbains. Ils m’accueilloient, me logeoient, me nourrissoient trop bonnement pour en avoir le mérite. Cela ne pouvoit pas s’appeller faire l’aumône ; ils n’y mettoient pas assez l’air de la supériorité.

À force de voyager & de parcourir le monde, j’allai jusqu’à Confignon, terres de Savoye, à deux lieues de Geneve. Le curé s’appelloit M. de Pontverre. Ce nom fameux dans l’histoire de la République me frappa beaucoup. J’étois curieux de voir comment étoient faits les descendans des gentilshommes de la cuiller. J’allai voir M. de Pontverre. Il me reçut bien, me parla de l’hérésie de Geneve, de l’autorité de la sainte mere Eglise & me donna à dîner. Je trouvai peu de choses à répondre à des argumens qui finissoient ainsi &