Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/68

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je jugeai que des curés chez qui l’on dînoit si bien valoient tout au moins nos ministres. J’étois certainement plus savant que M. de Pontverre, tout gentilhomme qu’il étoit ; mais j’étois trop bon convive pour être si bon théologien ; & son vin de Frangi, qui me parut excellent, argumentoit si victorieusement pour lui, que j’aurois rougi de fermer la bouche à un si bon hôte. Je cédois donc, ou du moins je ne résistois pas en face. À voir les ménagemens dont j’usois on m’auroit cru faux ; on se fût trompé. Je n’étois qu’honnête, cela est certain. La flatterie, ou plutôt la condescendance n’est pas toujours un vice, elle est plus souvent une vertu, sur-tout dans les jeunes gens. La bonté avec laquelle un homme nous traite nous attache à lui ; ce n’est pas pour l’abuser qu’on lui cede, c’est pour ne pas l’attrister, pour ne pas lui rendre le mal pour le bien. Quel intérêt avoit M. de Pontverre à m’accueillir, à me bien traiter, à vouloir me convaincre ? Nul autre que le mien propre. Mon jeune cœur se disoit cela. J’étois touché de reconnoissance & de respect pour le bon prêtre. Je sentois ma supériorité ; je ne voulois pas l’en accabler pour prix de son hospitalité. Il n’y avoit point de motif hypocrite à cette conduite : je ne songeois point à changer de religion ; & bien loin de me familiariser si vite avec cette idée, je ne l’envisageois qu’avec une horreur qui devoit l’écarter de moi pour long-tems : je voulois seulement ne point fâcher ceux qui me caressoient dans cette vue ; je voulois cultiver leur bienveillance & leur laisser l’espoir du succès en paroissant moins armé que je ne l’étois en effet. Ma faute en cela ressembloit à la coquetterie des honnêtes femmes, qui quelquefois pour parvenir à