Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/87

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Mon petit pécule étoit parti ; j’avois jasé & mon indiscrétion ne fut pas pour mes conducteurs à pure perte. Madame Sabran trouva le moyen de m’arracher jusqu’à un petit ruban glacé d’argent que Madame de Warens m’avoit donné pour ma petite épée & que je regrettai plus que tout le reste ; l’épée même eût resté dans leurs mains si je m’étois moins obstiné. Ils m’avoient fidelement défrayé dans la route, mais ils ne m’avoient rien laissé. J’arrive à Turin sans habits, sans argent, sans linge & laissant très-exactement à mon seul mérite tout l’honneur de la fortune que j’allois faire.

J’avois des lettres, je les portai ; & tout de suite je fus mené à l’hospice des cathécumenes, pour y être instruit dans la religion pour laquelle on me vendoit ma subsistance. En entrant je vis une grosse porte à barreaux de fer, qui dès que je fus passé, fut fermée à double tour sur mes talons. Ce début me parut plus imposant qu’agréable & commençoit à me donner à penser, quand on me fit entrer dans une assez grande piece. J’y vis pour tout meuble un autel de bois surmonté d’un grand crucifix au fond de la chambre & autour, quatre ou cinq chaises aussi de bois qui paroissoient avoir été cirées, mais qui seulement étoient luisantes à force de s’en servir & de les frotter. Dans cette salle d’assemblée étoient quatre ou cinq affreux bandits, mes camarades d’instruction & qui sembloient plutôt des archers du Diable que des aspirans à se faire enfans de Dieu. Deux de ces coquins étoient des Esclavons qui se disoient Juifs & Mores & qui comme ils me l’avouerent, passoient leur vie à courir l’Espagne & l’Italie, embrassant le christianisme & se faisant baptiser, partout