Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/226

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& se nourrir que dans la retraite : mais je sais aussi qu’une solitude absolue est un état triste & contraire à la nature : les sentimens affectueux nourrissent l’ame, la communication des idées avive l’esprit. Notre plus douce-existence est relative & collective, & notre vrai moi n’est pas tout entier en nous. Enfin telle est la constitution de l’homme en cette vie qu’on m’y parvient jamais à bien jouir de soi sans le concours d’autrui. Le solitaire J. J. devroit donc être sombre taciturne, & vivre toujours mécontent. C’est en effet ainsi qu’il paroît dans tous ses portraits, & c’est ainsi qu’on me l’a toujours dépeint depuis ses malheurs ; même on lui fait dire dans une lettre imprimée qu’il n’a ri dans toute sa vie que deux fois qu’il cite, & toutes deux d’un rire de méchanceté. Mais on me parloit jadis de lui tout autrement, & je l’ai vu tout autre lui-même si-tôt qu’il s’est mis à son aise avec moi. J’ai sur-tout été frappe de ne lui trouver jamais l’esprit si gai si serein que quand on l’avoit laisse seul & tranquille, ou au retour de sa promenade solitaire pourvu que ce ne fut pas un flagorneur qui l’accostât. Sa conversation étoit alors encore plus ouverte & douce qu’à l’ordinaire comme serait celle d’un homme qui sort d’avoir du plaisir. De quoi s’occupoit-il donc ainsi seul, lui qui, devenu la risée & l’horreur de ses contemporains ne voit dans sa triste destinée que des sujets de larmes & de désespoir ?

Ô providence ! o nature ! trésor du pauvre, ressource de l’infortune ; celui qui sent qui connoît vos saintes loix & s’y confie, celui dont le cœur est en paix & dont le corps ne souffre pas, graves à vous n’est point tout entier en proie à