Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/227

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l’adversité. Malgré tous les complots des hommes, tous les succès des mechans il ne peut être absolument misérable. Dépouille par des mains cruelles de tous les biens de cette vie, l’espérance l’en dédommage dans l’avenir, l’imagination les lui rend dans l’instant même : d’heureuses fictions lui tiennent lieu d’un bonheur réel ; & que dis-je ? lui seul est solidement heureux, puisque les biens terrestres peuvent à chaque instant échapper en mille manieres à celui qui croit les tenir : mais rien ne peut ôter ceux de l’imagination à quiconque sait en jouir. Il les possede sans risque & sans crainte ; la fortune & les hommes ne sauroient l’en dépouiller.

Foible ressource, allez-vous dire, que des visions contre une grande adversité ! Eh Monsieur, ces visions ont plus de réalité peut-être que tous les biens apparens dont les hommes sont tant de cas, puisqu’ils ne portent dans l’ame un vrai sentiment de bonheur, & que ceux qui les possèdent sont également forces de se jetter dans l’avenir faute de trouver dans le présent des jouissances qui les satisfassent.

Si l’on vous disoit qu’un mortel, d’ailleurs très-infortune, passe régulièrement cinq ou six heures par jour dans des sociétés délicieuses, composées d’hommes justes vrais gais aimables, simples avec de grandes lumieres, doux avec de grandes vertus ; de femmes charmantes & sages, pleines de sentimens & de graces, modestes sans grimace, badines sans étourderie, n’usant de l’ascendant de leur sexe & de l’empire de leurs charmes que pour nourrir entre les hommes l’émulation des grandes choses & le zele de la vertu : que ce mortel connu estime chéri dans ces sociétés d’élite y vit avec tout