Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/247

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chéries lui tenoient lieu de tout, & dans le feu de la jeunesse sa vive imagination surchargée accablée d’objets charmans qui venoient incessamment la remplir tenoit sort cœur dans une ivresse continuelle qui ne lui laissoit, ni le pouvoir d’arranger ses idées, ni celui de les fixer, ni le tems de les écrire ; ni le désir de les communiquer. Ce ne fut que quand ces grands mouvemens commencerent à s’appaiser, quand ses idées prenant une marche plus réglée & plus lente, il en pût suivre assez la trace pour la marquer ; ce fut dis-je alors seulement que l’usage de la plume lui devint possible, & qu’a l’exemple & à l’instigation des gens de lettres avec les quels il vivoit alors, il lui vint en fantaisie de communiquer au public ces mêmes idées dont il s’étoit long-tems nourri lui-même, & qu’il crut être utiles au genre-humain. Ce fut même en quelque façon par surprise & sans en avoir forme le projet, qu’il se trouva jette dans cette funeste carrière ou des-lors peut-être on creusoit déjà sous ses pas ces gouffres de malheurs dans lesquels on l’a précipité.

Des sa jeunesse il s’étoit souvent demande pourquoi il ne trouvoit pas tous les hommes bons sages heureux comme ils lui sembloient faits pour l’être ; il cherchoit dans son cœur l’obstacle qui les en empechoit & ne le trouvoit pas. Si tous les hommes, se disoit-il, me ressembloient, il régneroit sans doute une extrême langueur dans leur industrie ; ils auroient peu d’activité, & n’en auroient que par brusques & rares secousses ; mais ils vivroient entr’eux dans une très douce société. Pourquoi n’y vivent-ils pas ainsi ? Pourquoi toujours accusant le Ciel de leurs miseres travaillent-ils sans