Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/262

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qui restent à ma portée pour tacher d’en adoucir l’amertume, de peur que le sentiment de mes peines aigri par une vie austère ne fermentât dans mon ame & n’y produisit des dispositions haineuses & vindicatives, propres à me rendre méchant & plus malheureux. Je me suis toujours bien trouve d’armer mon cœur contre la haine par toutes les jouissances que j’ai pu me procurer. Le succès de cette méthode me la rendra toujours chere, & plus ma destinée est déplorable, plus je m’efforce pour me maintenir toujours bon.”

“Mais, disent-ils, parmi tant d’occupation dont il a le choix, pourquoi choisir par préférence celle à laquelle a paroît le moins propre, & qui doit lui rendre le moins ? Pourquoi copier de la musique au lieu de faire des livres ? Il y gagneroit davantage & ne se degraderoit pas. Je repondrois volontiers à cette question en la renversant. Pourquoi faire des livres au lieu de copier de la musique, puisque ce travail me plaît & me convient plus que tout autre, & que son produit est un gain juste honnête & qui me suffit ? Penser est un travail pour moi très-pénible qui me fatigue me tourmente & me déplaît ; travailler de la main & laisser ma tête en repos me récrée & m’amuse. Si j’aime quelquefois à penser c’est librement & sans gêne en laissant aller à leur gré mes idées sans les assujettir à rien. Mais penser à ceci ou à cela par devoir par métier, mettre à mes productions de la correction de la méthode est pour moi le travail d’un galérien, & penser pour vivre me paroît la plus pénible ainsi que la plus ridicule de