Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/277

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d’abord un prodige de vertu, puis un monstre de scélératesse, toujours l’être du monde le plus étrange & le plus bizarre. La nature n’en a fait qu’un bon artisan, sensible, il est vrai, jusqu’au transport, idolâtre du beau, passionne pour la justice, dans de courts momens d’effervescence capable de vigueur & d’élévation, mais dont l’état habituel fut & sera toujours l’inertie d’esprit & l’activité machinale, & pour tout dire en un mot qui n’est rare que parce qu’il est simple. Une des choses dont il se félicite est de se retrouver dans sa vieillesse à-peu-près au même rang ou il est ne, sans avoir jamais beaucoup ni monte ni descendu dans le cours de sa vie. Le sort l’a remis ou savoit place la nature, il s’applaudit chaque jour de ce concours.

Ces solutions si simples & pour moi si claires de mes premiers doutes m’ont fait sentir de plus en plus que j’avois pris la seule bonne route pour aller à la source des singularités de cet homme tant juge & si peu connu. Le grand tort de ceux qui le jugent n’est pas de n’avoir point devine les vrais motifs de sa conduite ; des gens si fins ne s’en douteront jamais,*

[*Les gens si fins, totalement transformes par l’amour-propre, n’ont plus la moindre idée des vrais mouvemens de la nature, & ne connoîtront jamais rien aux ames honnêtes, parce qu’ils ne voyent par-tout que le mal excepte dans ceux qu’ils ont intérêt de flatter. Aussi les observations des gens fins ne s’accordant avec la vérité que par hasard ne sont point autorité chez les sages. Je ne connois pas deux François qui pussent parvenir à me connoître, quand même ils le désireroient de tout leur cœur ; la nature primitive de l’homme est trop loin de toutes leurs idées. Je ne dis pas néanmoins qu’il n’y en a point ; je dis seulement que je n’en connois pas deux.] mais c’est de n’avoir pas voulu les apprendre, d’avoir concouru