Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/34

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ames grandes & fortes se tenant dans leur premiere direction conservent mieux les passions douces & primitives qui naissent directement de l’amour de soi, vous voyez comment d’une plus grande énergie dans les facultés & d’un premier rapport mieux senti dérivent dans les habitans de cet autre monde des passions bien différentes de celles qui déchirent ici-bas les malheureux humains. Peut-être n’est-on pas dans ces contrées plus vertueux qu’on ne l’est autour de nous, mais on y fait mieux aimer la vertu. Les vrais penchans de la nature étant tous bons, en s’y livrant ils sont bons eux-mêmes : mais la vertu parmi nous oblige souvent à combattre & vaincre la nature, & rarement sont-ils capables de pareils efforts. La longue inhabitude de résister peut même amollir leurs ames au point de faire le mal par foiblesse par crainte par nécessité. Ils ne sont exempts ni de fautes ni de vices ; le crime même ne leur est pas étranger, puisqu’il est des situations déplorables ou la plus haute vertu suffit à peine pour s’en descendre & qui forcen tau mal l’homme foible malgré son cœur : mais l’expresse volonté de nuire, la haine envenimée, l’envie, la noirceur, la trahison, la fourberie y sont inconnues ; trop souvent on y voit des coupables, jamais on n’y vit un méchant. Enfin s’ils ne sont pas plus vertueux qu’on ne l’est ici, du moins par cela seul qu’ils savent mieux s’aimer eux-mêmes, ils sont moins malveillans pour autrui.

Ils sont aussi moins actifs, ou pour mieux dire moins remuans. Leurs efforts pour atteindre à l’objet qu’ils contemplent consistent en des élans vigoureux ; mais si-tôt qu’ils en sentent l’impuissance ils s’arrêtent, sans chercher à leur portée des