Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/35

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équivalens à cet objet unique, lequel seul peut les tenter.

Comme ils ne cherchent pas leur bonheur dans l’apparence mais dans le sentiment intime, en quelque rang que les ait places la fortune ils s’agitent peu pour en sortir ; ils ne cherchent gueres à s’élever, & descendroient sans répugnance à des relations plus de leur goût, sachant bien que l’état le plus heureux n’est pas le plus honore de la foule, mais celui qui rend le cœur plus content. Les préjugés ont sûr eux très-peu de prise, l’opinion ne les mene point, & quand ils en sentent l’effet ce n’est pas eux qu’elle subjugue, mais ceux qui influent sûr leur sort.

Quoique sensuels & voluptueux ils sont peu de cas de l’opulence, ne sont rien pour y connoissant trop bien l’art de jouir pour ignorer que ce n’est pas à prix d’argent que le vrai plaisir s’achete ; & quant au bien que peut faire un riche, sachant aussi que ce n’est pas lui qui le fait, mais sa richesse, qu’elle le seroit sans lui mieux encore repartie entre plus de mains, ou plutôt anéantie par ce partage, & que tout ce bien qu’il croit faire par elle équivaut rarement au mal réel qu’il faut faire pour l’acquérir. D’ailleurs aimant encore plus leur liberté que leurs aises, ils craindroient de les acheter par la fortune, ne fut-ce qu’à cause de la dépendance & des embarras attaches au soin de la conserver. Le cortege inséparable de l’opulence leur seroit cent fois plus à charge que les biens qu’elle procure ne leur seroient doux. Le tourment de la possession empoisonneroit pour eux tout le plaisir de la jouissance.

Ainsi borne de toutes parts par la nature & par la raison,