Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/41

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usurpée, & ceux qui se sont empresses de montrer en lui un monstre exécrable ne doivent moins pas moins s’empresser aujourd-d’hui d’y montrer un petit pillard sans talent.

Rousseau.

Il faut avouer que la destinée de cet homme à des singularités bien frappantes : sa vie est coupée en deux parties qui semblent appartenir à deux individus differens, dont l’époque qui les sépare, c’est-a-dire le tems ou il a publie des livres marque la mort de l’un & la naissance de l’autre.

Le premier, homme paisible & doux, fut bien voulu de tous ceux qui le connurent, & ses amis lui resterent toujours. Peu propre aux grandes sociétés par son humeur timide & son naturel tranquille, il aima la retraite, non pour y vivre seul, mais pour y joindre les douceurs de l’étude aux charmes de l’intimité. Il consacra sa jeunesse à la culture des belles connoissances & des talens agréables, & quand il se vit forcé de faire usage de cet acquis pour subsister, ce fut avec si peu d’ostentation & de prétention que les personnes auprès desquelles il vivoit le plus n’imaginoient pas même qu’il eût assez d’esprit pour faire des livres. Son cœur fait pour s’attacher se donnoit sans réserve ; complaisant pour ses amis jusqu’à la foiblesse, il se laissoit subjuguer par eux au point de ne pouvoir plus secouer ce joug impunément.

Le second, homme dur farouche & noir se fait abhorrer de tout le monde qu’il fuit, & dans son affreuse misantropie ne se plaît qu’à marquer sa haine pour le genre-humain. Le premier, seul sans étude & sans maître vainquit toutes les difficultés