Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t13.djvu/239

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nous osions entreprendre ; la crainte éternelle des maux nous privera de tous les biens où nous aurions pu aspirer, puisqu’il n’en est point sans mélange. La véritable sagesse, au contraire, consiste seulement à les épurer, autant que notre condition le permet.

Tous les reproches, que l’on fait à la Philosophie, attaquent l’esprit humain, ou plutôt l’Auteur de la nature, qui nous a faits tels que nous sommes. Les Philosophes étoient des hommes ; ils se sont trompés.

Doit-on s’en étonner ? Plaignons-les, profitons de leurs fautes, & corrigeons-nous ; songeons que c’est à leurs erreurs multipliées que nous devons la possession des vérités dont nous jouissons. Il falloit épuiser les combinaisons de tous ces divers systêmes, la plupart si répréhensibles & si outrés, pour parvenir a quelque chose de raisonnable. Mille routes conduisent à l’erreur ; une seule mene à la vérité. Faut-il être surpris qu’on se soit mépris si souvent sur celle-ci, & qu’elle ait été découverte si tard ?

L’esprit humain étoit trop borné pour embrasser d’abord la totalité des choses. Chacun de ces Philosophes ne voyoit qu’une face : ceux-là rassembloient les motifs de douter : ceux-ci réduisoient tout en dogmes : chacun d’eux avoit son principe favori, son objet dominant auquel il rapportoit toutes les idées. Les uns faisoient entrer la vertu dans la composition du bonheur, qui étoit la fin de leurs recherches ; les autres se proposoient la vertu même, comme leur unique objet, & se flattoient d’y rencontrer le bonheur. Il y en avoir qui regardoient la solitude & la pauvreté, comme l’asyle des mœurs ; d’autres usoient des richesses comme d’un instrument