Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t13.djvu/33

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sans contredit les hommes avant l’établissement des Lettres occupés à faire la guerre aux animaux qui leur servoient de nourriture, & presque semblables à eux, ils n’avoient ni loix, ni mœurs. Si quelques-uns doués d’une raison supérieure se portoient à la recherche du bien, privés du secours de l’histoire & des agrémens de la Poésie & de l’éloquence, combien leur voyoit-on faire de vains efforts & de fausses démarches ? Pouvoient-ils se donner pour modelés à des Barbares ? Peu efficace pour le bien & très-puissant pour le mal, l’exemple est par lui-même une foible ressource. La vertu modeste excite l’envie : son silence même est un reproche sanglant qui confond ouvertement & le crime & l’injustice : pour se faire aimer il faut qu’elle disparoisse : quel charme plus puissant que celui des Lettres pour la rappelle, & pour la faire goûter ?

L’ignorance, répond-on, tient les passions dans un engourdissement que les Lettres dissipent. Quelle pitoyable défaite ! C’est ici que nos adversaires ne peuvent déguiser la foiblesse de leur cause : en voulant pourvoir à la sureté de la vertu, ils la laissent sans défense, ils la livrent à ses plus cruels ennemis. L’homme naturellement révolté contre la domination aura-t-il, donc besoin des Lettres pour apprendre à secouer le joug de l’obéissance ? L’orgueil dont il est radicalement infecté, & qui le rend sourd aux conseils de la raison ne suffit-il pas pour le porter à la révolte ? Est-il de maître plus absolu, plus adroit & plus séduisant que lui ? L’homme aura-t-il besoin des Lettres pour se livrer à de honteux excès, lui qui se prête si volontiers à la séduction des sens ? Et quels docteurs que les sen !