Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t13.djvu/34

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Combien leurs piéges sont-ils fréquens, leurs sollicitations éloquentes, leurs flatteries insinuantes ! L’homme aura-t-il besoin des Lettres pour employer la forcé ou la ruse à s’emparer du bien d’autrui ? Parlerons-nous de l’amour ? Quel Protée ! Tantôt fier & brutal, tantôt doux & rampant, toujours fourbe & malin, il prend toutes les formes qui conviennent à ses vues. À quoi sert ici l’ignorance ? Seroit-ce pour cacher à l’homme le levain de cupidité qui fermente dans ton cœur ? Mais n’est-ce pas une chimere de supposer qu’on puisse l’ignorer ? Ne vaut-il pas mieux apprendre à réformer les passions ? mais sans l’étude des Lettres, comment s’affranchira-t-on de leur tyrannie ? comment s’appliquera-t-on à devenir docile, chaste, libéral ; à sacrifier s’il le faut ses biens & sa vie pour le service de la Religion & de l’Etat ? Les Lettres nous donnent sur cette matiere de continuelles leçons, qui ne sont jamais inutiles ; car ceux-là mêmes qui refusent de s’y conformer, sont souvent retenus dans le devoir par la crainte ou la honte qu’elles leur inspirent. On ne fait point assez d’attention aux bons effets que ces sentimens produisent, & l’on ne réfléchit pas combien ils contribuent au bonheur de la Société.

Si dans toutes ses actions l’homme n’avoir que l’honnêteté pour but, s’il la regardoit comme l’unique & le souverain bien, s’il étoit sincérement pénétré de l’idée de l’ordre, & s’il ne s’en écartoit jamais ; j’avoue que les Lettres ne seroient pas alors nécessaires à la vertu ; mais on ne peut nier, qu’elles ne lui servissent du moins d’un grand ornement. Quoi de plus beau & de plus agréable que l’Histoire, la Poésie & l’Eloquence ? Mais enfin l’homme étant plongé dans d’épaisses