Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t13.djvu/36

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sagacité. Jettons un voile épais sur tant d’infamies dont l’ignorance ne fait pas rougir : mais vous, ses tristes victimes, dont les membres déchirés par les Cannibales couvrent le genre humain d’un éternel opprobre, sortez de vos tombeaux, conduisez les panégyristes de l’ignorance dans ces plages qui ne vous sont que trop connues, où l’on voit un pere de famille assis à table distribuer de sang-froid de la chair humaine à sa femme & à ses enfans ! à l’aspect de ces cruels repas, de ces festins horribles qui réalisent la fable de Thyeste, ils apprécieront eux-mêmes les obligations que nous avons à l’ignorance.

La pratique détestable des Antropophages n’est pas nouvelle, puisqu’il en est fait mention dans Homere, le plus ancien des Auteurs profanes. Quels exemples d’honnêteté & d’humanité attendra-t-on de ces hommes abominables, sur qui la beauté & la perfection du corps humain ne sont d’autre impression, que d’exciter en eux le sentiment d’une infâme luxure ou d’une barbare gourmandise.

Que seroit-ce du genre-Humain, s’il ne s’étoit pas trouvé des hommes assez éclairés pour connoître la noblesse de leur condition si honteusement assez hardis pour oser entreprendre de la rétablir dans ses droits ; assez aimables pour adoucir l’humeur farouche de leurs compatriotes, & les faire consentir à l’établissement des loix ? Mais lorsqu’il a été question d’aller à la source du mal, comment a-t-il pu se faire, que les différens Législateurs, quoique séparés les uns des autres par l’intervalle des tems & des lieux, se soient tous accordés à regarder l’ignorance comme la cause de barbarie,