Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t15.djvu/169

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La vie même des guerriers en pleine campagne & sous des tentes, est plus du goût de Dieu que la vie civile de nos grandes villes. Ce n’est que comme en passant, hors de rang, sans éloge ni titre d’invention, que l’Ecriture sainte nous dit historiquement, que Caïn bâtit Enochia, au lieu qu’elle traite de peres & de patriarches, les inventeurs des arts, dont elle parle ensuite d’un dessein formé, mettant Jabel à la tête de tous, tant la vie champêtre, campante, pastorale, militaire même, est la vie propre de l’homme ; donc la vie est une milice & un passage, & non un établissement sur la terre.

Nous passons notre vie à édifier, à bâtir & à nous établir sur la terre, où saint Paul nous avertit d’après l’expérience & le bon sens, que nous n’avons pas de cité permanente. C’est une observation que je fis étant encore jeune, & que j’ai vu souvent confirmée depuis celle-là. Une dame riche & puissante m’arrêta un jour sur le tard, au passage, devant la porte de son château, pour me dire qu’enfin ce château étoit fini, & qu’elle alloit en jouir. Au moment qu’elle me disoit cela, un coup de serein la frappa, elle en mourut huit jours après. Voilà l’observation & la pointe d’épigramme : c’est que ceux qui bâtissent aujourd’hui, meurent constamment demain, c’est-à-dire, dès qu’ils ont fini leurs bâtimens.

Je dis la pointe d’épigramme, parce que c’est le style du jour, style de bel-esprit, de ne se faire lire que par-là. Un raisonnement moral & suivi, n’est point le style de nos philosophes : on m’en a averti. Mon observation épigrammatique est si vraie, que dans le monde j’ai vu mille gens la faire, d’où résulte cette autre épigramme, qu’on bâtit pour ses enfans & non pour soi.