Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t15.djvu/458

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le talent de le démêler dans celle des autres : personne n’étoit si aisé à duper que lui : entraîné par la pente qu’on a généralement à juger du cœur d’autrui, d’après le sien propre, il croyoit à la bonne foi de tous ceux qui lui en montroient, de même qu’il soutenoit que les hommes naissent bons, quoiqu’il n’éprouvât que trop combien ils sont méchans.

Ces Messieurs n’auroient pas dit : il tâchoit sur-tout de se rendre intéressant, par la peinture de ses malheurs, & de sa pauvreté, quoique ses infortunes fussent moins grandes qu’il ne le disoit, & ne le sentoit ; & quoiqu’il eût des ressources assurées contre l’indigence.

Jean-Jaques n’a jamais rien tâché, Monsieur ; il ne faisoit point tout ce qu’il n’auroit fait qu’avec peine ; sa paresse naturelle, & l’indépendance de son caractere, étoient incompatibles avec la contrainte qu’il faut s’imposer pour s’assujettir à un plan, tendre à un but : il n’en avoir point d’autres que de suivre ses inclinations ; s’il en avoit eu de moins heureuses, se seroit-il fait violence pour les combattre ? C’est ce que n’oserois affirmer. Tant il est vrai que ses vertus n’étoient pas dans sa tête. Sa répugnance pour les bienfaits, son goût dominant pour la solitude, le préservoient de la manie de vouloir se rendre intéressant ; on ne cherche point à intéresser les hommes, quand on n’en attend rien, pas même la douceur d’être plaint ; & on ne desire de la société ni pitié, ni secours, quand on la suit.

À quelque point que son imagination fut forte, que sa sensibilité fut exquise, elles ne pouvoient exagérer ni l’idée ni le sentiment, ni la peinture de ses malheurs, & de sa pauvreté.