Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t15.djvu/52

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retranchant les objets excessifs de la cupidité, elles réduiront a cupidité même dans de justes limites ; qu’elles veillent attentivement sur les plaisirs publics, afin que la décence & les mœurs n’y soient pas violées, du moins habituellement ; qu’elles forcent au travail & au mariage l’oisiveté & le célibat trop soufferts parmi nous ; cette corruption tant reprochée disparoîtra aussi-tôt ; & combien cette réforme est-elle plus facile, qu’il ne l’a été d’établir l’autorité & l’obéissance, & de délivrer les peuples de l’oppression des Grands ? Il suffiroit de le vouloir pour réussir : le cri général est le cri de la vertu.

Mais pour cela faut-il nous ramener à l’égalité rustique des premiers tems ? les mœurs sont-elles donc incompatibles avec les richesses ? Si nous recherchons l’origine de ce systême d’égalité tant vanté chez les anciens, nous trouverons qu’il portait sur un faux principe qui suppose tous les hommes égaux dans l’ordre de la nature : je conviens qu’ils sont tous égaux dans leur orgueil & dans leurs prétentions, mais l’homme & la femme, la vieillesse, l’âge viril & l’enfance, le malade & celui qui est en santé, sont-ils égaux en effet ? Le courageux & le timide, l’imbécille & le spirituel, le paresseux & l’industrieux, le robuste & le faible le sont-ils davantage ?

Le caractere de la nature est la variété, & elle ne l’a peut-être imprimé dans aucun de ses ouvrages plus fortement que dans l’homme : deux hommes ne sont point égaux en force, en adresse, en courage, en esprit ; les traits de leurs visages ne ont pas plus différens que leurs tempéramens, leurs qualités, leurs talens, & leurs goûts : dès les premiers ans de l’enfance, des yeux attentifs voient éclater les traits distinctifs du caractere ;