Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t15.djvu/61

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les richesses ayent fait aux hommes a été de leur inspirer l’amour de la paix ; les nations les plus commerçantes sont les plus pacifiques : le courage qui se défend est la plus grande des vertus ; le courage qui attaque, le plus grand des crimes : faute d’avoir connu cette différence, les anciens les couronnoient l’un & l’autre du même laurier ; n’ayant que du sang à perdre, & placés entre la misere & la gloire, il n’est surprenant qu’ils se passionnassent pour celle-ci, & que cette passion les portât à tout ; mais depuis que les nations modernes ont connu le bonheur, elles ne respirent que la paix qui en est l’unique soutien, & ne se combattent qu’en gémissant : le fanatisme de la gloire n’existe plus que chez quelques Rois ; tous les peuples en sont guéris.

Ne nous étonnons point. au reste des préjugés de toute l’antiquité contre les richesses ; elles étoient essentiellement condamnables, puisqu’elles étoient contraires à la constitution & aux loix des petits Etats anciens, & plus encore parce qu’il n’y avoit alors aucune voie légitime pour en acquérir : le pillage des vaincus, les vexations des allies & des sujets étoient la seule source des richesses chez les Romains ; ceux qui avoient rendu les plus grands services n’exerçant aucun commerce & ne recevant de l’Etat ni pension ni gratifications, il étoit presque impossible que de grandes fortunes fussent innocentes.

Mais nous qu’un meilleur destin a placés dans des tems plus heureux, adopterons-nous de pareils préjugés ? croirons-nous qu’il soit impossible d’être vertueux sans être misérable ? la vertu est-elle donc de sa nature un effort violent & cruel ? doit-elle s’effrayer du bonheur, & le repousser sans cesse ?