Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/229

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mangé un morceau à la hâte, que je brûlois de m’échapper pour courir retrouver mes bosquets. Quand, prêt à partir pour le monde enchanté, je voyois arriver de malheureux mortels qui venoient me retenir sur la terre, je ne pouvois modérer, ni cacher mon dépit, & n’étant plus maître de moi, je leur faisois un accueil si brusque, qu’il pouvoit porter le nom de brutal. Cela ne fit qu’augmenter ma réputation de misanthropie, par tout ce qui m’en eût acquis une bien contraire, si l’on eût mieux lu dans mon cœur.

Au fort de ma plus grande exaltation, je fus retiré tout d’un coup par le cordon comme un cerf-volant, & remis à ma place par la nature, à l’aide d’une attaque assez vive de mon mal. J’employai le seul remède qui m’eût soulagé, & cela fit trêve à mes angéliques amours : car, outre qu’on n’est guère amoureux quand on souffre, mon imagination, qui s’anime à la campagne & sous les arbres, languit & meurt dans la chambre & sous les solives d’un plancher. J’ai souvent regretté qu’il n’existât pas de Driades ; c’eût infailliblement été parmi elles que j’aurois fixé mon attachement.

D’autres tracas domestiques vinrent en même tems augmenter mes chagrins. Mde. le Vasseur, en me faisant les plus beaux complimens du monde, aliénoit de moi sa fille tant qu’elle pouvoit. Je reçus des lettres de mon ancien voisinage, qui m’apprirent que la bonne vieille avoit fait à mon insu plusieurs dettes au nom de Thérèse, qui le savoit & qui ne m’en avoit rien dit. Les dettes à payer me fâchoient beaucoup moins que le secret qu’on m’en avoit fait. Eh !