Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/125

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des villes, qui ne voyent que des murs, des rues, & des crimes, ont peu de foi ; mais je ne puis comprendre comment des campagnards, & sur-tout des solitaires, peuvent n’en point avoir. Comment leur ame ne s’élève-t-elle pas cent fois le jour avec extase à l’auteur des merveilles qui les frappent ? Pour moi, c’est sur-tout à mon lever, affaissé par mes insomnies, qu’une longue habitude me porte à ces élévations de cœur qui n’imposent point la fatigue de penser. Mais il faut pour cela que mes yeux soient frappés du ravissant spectacle de la nature. Dans ma chambre, je prie plus rarement & plus sèchement : mais à l’aspect d’un beau paysage, je me sens ému sans pouvoir dire de quoi. J’ai lu qu’un sage Evêque, dans la visite de son diocèse, trouva une vieille femme qui, pour toute prière, ne savoit dire que ô ; il lui dit : Bonne mère, continuez toujours de prier ainsi ; votre prière vaut mieux que les nôtres. Cette meilleure prière est aussi la mienne.

Après le déjeuner, je me hâtois d’écrire en rechignant quelques malheureuses lettres, aspirant avec ardeur à l’heureux moment de n’en plus écrire du tout. Je tracassois quelques instans autour de mes livres & papiers, pour les déballer & arranger, plutôt que pour les lire ; & cet arrangement qui devenoit pour moi l’œuvre de Pénélope, me donnoit le plaisir de muser quelques momens, après quoi je m’en ennuyois & le quittois pour passer les trois ou quatre heures qui me restoient de la matinée à l’étude de la botanique, & sur-tout au système de Linnaeus, pour lequel je pris une passion dont je n’ai pu bien me guérir,