Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/127

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


J’errois ensuite seul dans ce lac, approchant quelquefois du rivage, mais n’y abordant jamais. Souvent laissant aller mon bateau à la merci de l’air & de l’eau, je me livrois à des rêveries sans objet, & qui, pour être stupides, n’en étoient pas moins douces. Je m’écriois par fois avec attendrissement : Ô nature ! ô ma mère ! me voici sous ta seule garde ; il n’y a point ici d’homme adroit & fourbe qui s’interpose entre toi & moi. Je m’éloignois ainsi jusqu’à demi-lieue de terre ; j’aurois voulu que ce lac eût été l’océan. Cependant, pour complaire à mon pauvre chien, qui n’aimoit pas autant que moi de si longues stations sur l’eau, je suivois d’ordinaire un but de promenade ; c’étoit d’aller débarquer à la petite isle, de m’y promener une heure ou deux, ou de m’étendre au sommet du tertre sur le gazon, pour m’assouvir du plaisir d’admirer ce lac & ses environs, pour examiner & disséquer toutes les herbes qui se trouvoient à ma portée, & pour me bâtir, comme un autre Robinson, une demeure imaginaire dans cette petite isle. Je m’affectionnai fortement à cette butte. Quand j’y pouvois mener promener Thérèse avec la receveuse & ses sœurs, comme j’étois fier d’être leur pilote & leur guide ! Nous y portâmes en pompe des lapins pour la peupler. Autre fête pour Jean-Jacques. Cette peuplade me rendit la petite isle encore plus intéressante. J’y allois plus souvent & avec plus de plaisir depuis ce temps-là, pour rechercher des traces du progrès des nouveaux habitans.

À ces amusements, j’en joignis un qui me rappeloit la douce vie des Charmettes, & auquel la saison m’invitoit particulièrement. C’étoit un détail de soins rustiques pour la