Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/136

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c’étoit l’inaptitude & l’aversion que j’eus toujours pour la vie active à laquelle j’allois être condamné. Fait pour méditer à loisir dans la solitude, je ne l’étois point pour parler, agir, traiter d’affaires parmi les hommes. La nature, qui m’avoit donné le premier talent, m’avoit refusé l’autre. Cependant je sentois que, sans prendre part directement aux affaires publiques, je serois nécessité, sitôt que je serois en Corse, de me livrer à l’empressement du peuple, & de conférer très souvent avec les chefs. L’objet même de mon voyage exigeoit qu’au lieu de chercher la retraite, je cherchasse, au sein de la nation, les lumières dont j’avois besoin. Il étoit clair que je ne pourrois plus disposer de moi-même ; qu’entraîné malgré moi dans un tourbillon pour lequel je n’étois point né, j’y mènerois une vie toute contraire à mon goût, & ne m’y montrerois qu’à mon désavantage. Je prévoyois que, soutenant mal par ma présence l’opinion de capacité qu’avoient pu leur donner mes livres, je me décréditerois chez les Corses, & perdrais, autant à leur préjudice qu’au mien, la confiance qu’ils m’avoient donnée, & sans laquelle je ne pouvois faire avec succès l’œuvre qu’ils attendoient de moi. J’étois sûr qu’en sortant ainsi de ma sphère, je leur deviendrois inutile & me rendrois malheureux.

Tourmenté, battu d’orages de toute espèce, fatigué de voyages & de persécutions depuis plusieurs années, je sentois vivement le besoin du repos, dont mes barbares ennemis se faisoient un jeu de me priver ; je soupirois plus que jamais après cette aimable oisiveté, après cette douce quiétude d’esprit & de corps que j’avois tant convoitée, & à