Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/137

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laquelle, revenu des chimères de l’amour & de l’amitié, mon cœur bornoit sa félicité suprême. Je n’envisageois qu’avec effroi les travaux que j’allois entreprendre, la vie tumultueuse à laquelle j’allois me livrer ; & si la grandeur, la beauté, l’utilité de l’objet animoient mon courage, l’impossibilité de payer de ma personne avec succès, me l’ôtoit absolument. Vingt ans de méditation profonde, à part moi, m’auroient moins coûté que six mais d’une vie active, au milieu des hommes & des affaires, & certain d’y mal réussir.

Je m’avisai d’un expédient qui me parut propre à tout concilier. Poursuivi dans tous mes refuges par les menées souterraines de mes secrets persécuteurs, & ne voyant plus que la Corse où je pusse espérer pour mes vieux jours, le repos qu’ils ne vouloient me laisser nulle part, je résolus de m’y rendre avec les directions de Buttafuoco, aussitôt que j’en aurois la possibilité, mais pour y vivre tranquille, de renoncer, du moins en apparence, au travail de la législation, & de me borner, pour payer en quelque sorte à mes hôtes leur hospitalité, à écrire sur les lieux leur histoire, sauf à prendre sans bruit les instructions nécessaires pour leur devenir plus utile, si je voyois jour à y réussir. En commençant ainsi par ne m’engager à rien, j’espérois être en état de méditer en secret & plus à mon aise un plan qui pût leur convenir, & cela sans renoncer beaucoup à ma chère solitude, ni me soumettre à un genre de vie qui m’étoit insupportable, & dont je n’avois pas le talent.

Mois ce voyage dans ma situation n’étoit pas une chose