Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/53

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me voir, & qui n’étoient pas en petit nombre. Le chevalier de Lorenzi l’avoit même écrit pour le donner à d’Alembert, & je ne doutois pas que d’Alembert n’eût pris le soin d’en faire ma Cour à ce prince. J’avois encore aggravé ce premier tort par un passage de l’Emile où, sous le nom d’Adraste, roi des Dauniens, on voyoit assez qui j’avois en vue, & la remarque n’avoit pas échappé aux épilogueurs, puisque Mde. de B.......s m’avoit mis plusieurs fois sur cet article. Ainsi j’étois bien sûr d’être inscrit en encre rouge sur les registres du roi de Prusse ; & supposant d’ailleurs qu’il eût les principes que j’avois osé lui attribuer, mes écrits & leur auteur ne pouvoient par cela seul que lui déplaire : car on soit que les méchans & les tyrans m’ont toujours pris dans la plus mortelle haine, même sans me connoître, & sur la seule lecture de mes écrits.

J’osai pourtant me mettre à sa merci, & je crus courir peu de risque. Je savois que les passions basses ne subjuguent guère que les hommes foibles, & ont peu de prise sur les âmes d’une forte trempe, telles que j’avois toujours reconnu la sienne. Je jugeois que dans son art de régner il entroit de se montrer magnanime en pareille occasion, & qu’il n’étoit pas au-dessus de son caractère de l’être en effet. Je jugeai qu’une vile & facile vengeance ne balanceroit pas un moment en lui l’amour de la gloire, & me mettant à sa place, je ne crus pas impossible qu’il se prévalût de la circonstance pour accabler du poids de sa générosité l’homme qui avoit osé mal penser de lui. J’allai donc m’établir à Motiers, avec une confiance dont je le crus fait pour sentir le prix, & je