Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/59

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façon partager son sofa, & m’asseoir à côté de lui. Au ton familier qu’il prit à l’instant, je sentis que cette liberté lui faisoit plaisir, & qu’il se disoit en lui-même : celui-ci n’est pas un Neuchâtelois.

Effet singulier de la grande convenance des caractères ! Dans un âge où le cœur a déjà perdu sa chaleur naturelle, celui de ce bon vieillard se réchauffa pour moi d’une façon qui surprit tout le monde. Il vint me voir à Motiers, sous prétexte de tirer des cailles, & y passa deux jours sans toucher un fusil. Il s’établit entre nous une telle amitié, car c’est le mot, que nous ne pouvions nous passer l’un de l’autre : le château de Colombier qu’il habitoit l’été, étoit à six lieues de Motiers ; j’allois tous les quinze jours au plus tard y passer vingt-quatre heures, puis je revenois de même en pèlerin, le cœur toujours plein de lui. L’émotion que j’éprouvois jadis dans mes courses de l’Hermitage à Eaubonne, étoit bien différente assurément mais elle n’étoit pas plus douce que celle avec laquelle j’approchois de Colombier.

Que de larmes d’attendrissement j’ai souvent versé dans ma route, en pensant aux bontés paternelles, aux vertus aimables, à la douce philosophie de ce respectable vieillard ! Je l’appelois mon père, il m’appeloit son enfant. Ces doux noms rendent en partie l’idée de l’attachement qui nous unissoit, mais ils ne rendent pas encore celle du besoin que nous avions l’un de l’autre, & du désir continuel de nous rapprocher. Il vouloit absolument me loger au château de Colombier, & me pressa long-temps d’y prendre à demeure