Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/135

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voir, même chez des Magistrats, la femme, & les filles de la maison, debout derriere ma chaise, servir à table comme des domestiques. La galanterie françoise se seroit d’autant plus tourmentée à réparer cette incongruité, qu’avec la figure des Valaisanes, des servantes mêmes rendroient leurs services embarrassans.Vous pouvez m’en croire, elles sont jolies puisqu’elles m’ont paru l’être. Des yeux accoutumés à vous voir sont difficiles en beauté.

Pour moi, qui respecte encore plus les usages des pays où je vis que ceux de la galanterie, je recevois leur service en silence, avec autant de gravité que Don Quichotte chez la Duchesse. J’opposois quelquefois en souriant les grandes barbes & l’air grossier des convives au teint éblouissant de ces jeunes beautés timides, qu’un mot faisoit rougir, & ne rendoit que plus agréables. Mais je fus un peu choqué de l’énorme ampleur de leur gorge qui n’a, dans sa blancheur éblouissante qu’un des avantages du modele que j’osois lui comparer ; modele unique & voilé, dont les contours furtivement observés me peignent ceux de cette coupe célebre à qui le plus beau sein du monde servit de moule.

Ne soyez pas surprise de me trouver si savant sur des mysteres que vous cachez si bien : je le suis en dépit de vous ; un sens en peut quelquefois instruire un autre : malgré la plus jalouse vigilance, il échappe à l’ajustement le mieux concerté quelques légers interstices, par lesquels la vue opere l’effet du toucher. L’œil avide & téméraire s’insinue impunément sous les fleurs d’un bouquet ; il erre sous la chenille & la